Bavures: ceux que la police tue
Chronique d'une mort annoncée
Kader, 16ans, est mort au volant, mercredi dernier, au terme d'une course-poursuite avec des policiers qui affirment avoir tire en etat de legitime defense. Djamel, son passager, a confie a Hubert Prolongeau que les coups de feu ont eclate alors que la voiture etait immobilisee. Enquete
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Ses mains se crispent sur les draps. Il s'interrompt, ferme les yeux, se leve. Il est torse nu. Il ouvre la fenetre et respire un coup. Il a du mal a tenir en place, est pris de tremblements. Des larmes, qu'il ne cherche meme pas a essuyer, coulent sur un visage encore tumefie. Il sursaute quand un bruit du dehors est trop fort. «Je n'ai pas dormi depuis deux jours. Des que j'entends quelque chose j'ai peur qu'"ils" viennent me chercher.»
Ce n'est que samedi, trois jours apres la mort de son copain, qu'il a appris. Sur son lit de l'hopital de Fontainebleau, Djamel Bouchareb, 19ans, passager de la Golf dont le conducteur a ete tue dans la nuit de mercredi a jeudi en Seine-et-Marne, est encore sous le choc. Mais il tient a aller jusqu'au bout de son recit, quetant d'un regard le soutien de ses amis, melant arabe et francais puis se reprenant, retrouvant un film de l'«incident» qui reste «sa» version. Mais une version qu'il livre avec coherence.
«Je devais aller à Nemours, chez un ancien copain de la cite, expulsé en aout dernier, pour y recuperer un pitbull que je voulais vendre. Nous avons pris la Golf de Kader, qui etait garee sur le parking devant l'immeuble ou habite sa famille. Je n'ai pas le permis, lui non plus. Nous avons commence a rouler, tous feux eteints. Nous sommes sortis par le garage de la Provence. A la sortie de la cite, nous sommes passes devant une voiture banalisee de la police, une ZX bleue que nous connaissons bien. Eux aussi, ils connaissent la voiture de Kader. Ils ont commence a nous suivre. J'ai dit a Kader: "Freine, on va s'arreter sur un parking." Mais il a accelere.
«Alors les policiers ont mis le gyrophare. Nous voulions aller au BP refaire le plein: on etait sur la reserve. Nous avons passe le rond-point, puis pris la direction de la clinique, nous sommes passes devant le Mozart, un bar du centre-ville. Je sentais mal le coup. les policiers nous suivaient toujours. Kader allait de plus en plus vite: il est monte a 160, 180. Je lui ai redit: "Arrete-toi. On se fait attraper sans permis, ce n'est pas si grave." Il m'a repondu: "Non, faut pas que je lache la voiture."
«A l'entree de Barbizon, une voiture de police nous attendait sur le bord de la route. A l'exterieur, un policier avait sorti son arme et nous braquait. Nous sommes passes: il n'a pas tire. Nous avons continue vers la A5. Plus loin, a un feu rouge, une voiture et une camionnette de policiers stationnaient sur la voie opposee à la notre. Devant nous, un camion etait arreté au feu. Kader a voulu le doubler par la droite, sur le bas-coté, mais le camion a demarre car le feu passait au vert. La voiture a derape. Elle a fait un soleil, et nous nous sommes retrouves dans le mauvais sens, face a la ZX qui ne nous avait pas laches. Ma tete a tape le tableau de bord. J'ai vu Kader dans la meme position, qui avait l'air sonne. J'ai entendu : "Haut les mains!" Je les ai levees. La voiture etait completement arretee. A ce moment, ils m'ont sorti. Ils etaient cinq, et ils ont commencé a me frapper. Je me suis roule en boule pour me proteger. J'ai vu un fourgon du Samu passer en sens inverse. Il est revenu tres vite. Ce sont eux qui m'ont emmene a l'hopital. [NDLR: Le Samu de Fontainebleau confirme l'intervention.] J'avais deja les menottes et je suis monte dans leur voiture comme ça.»
Jusqu'ici, rien, dans le recit de Djamel, n'explique la mort de Kader. Il faut donc lui demander d'etre aussi precis que possible. les coups de feu? Il hesite, cherche. Il finit par lacher: «Je n'ai entendu tirer qu'apres qu'ils eurent commence a me tabasser. La voiture etait arretee.»
Ce que dit Djamel est grave. On est loin, apparemment, de la version officielle, qui parle de barrage force, de legitime defense et d'une balle qui aurait ricoche sur la carrosserie, pour finir dans la tete de Kader. De son cote, le procureur de la Republique de Fontainebleau estime que la version de Djamel n'est pas contradictoire avec celle de la police. Deux jeunes delinquants qui foncent sur une nationale tous feux eteints ont largement de quoi constituer une menace.
A la Plaine-du-lys, cite de 10000habitants au taux de chomage eleve, tout le monde est convaincu que Kader, 16ans, a ete execute. Parmi ses copains, dans sa famille, le mot «meurtre» est souvent prononce. Personne ne nie que Kader etait un enfant a problemes. A gros problemes. Un voyou? Le mot est nie par tendresse, mais les delits du garçon sont reconnus. «Il lui aurait fallu un pere qui soit un seigneur», commente un oncle.
les parents de Kader ne s'entendaient pas. Pendant des annees, ils se sont dechires sous ses yeux, avant de divorcer. La mere, encore jeune, le couve. Il s'entend mal avec son pere, qui est emporte par un cancer, un an apres le divorce. «Il y avait quelque chose de casse chez Kader. Il se cherchait», dit encore l'oncle. La famille fait des demarches aupres des Orphelins apprentis d'Auteuil, sans succes. La scolarite du garçon est une catastrophe. Des le primaire, il decroche. A 10ans, il est interdit de sejour dans toutes les ecoles du quartier: non seulement il seme la pagaille, mais il a raye la voiture d'un instituteur. Plus tard, a peine age de 13ans, il est implique dans un vol a main armee. «Ce braquage etait lie au trafic de drogue, dit un policier.Il faisait partie d'une minorite qui pourrit la vie d'une cite ou, par ailleurs, la plupart des jeunes sont agreables. » A l'age ou les adolescents connaissent leurs premiers flirts, Kader trimbalait un casier judiciaire charge d'une quarantaine d'affaires, allant du simple vol a la tentative d'homicide volontaire. Kader etait un dur.
«Kader a ete tue. » Toute la journée de jeudi, la nouvelle court dans la cite. les voisins commencent a defiler dans son immeuble. Et le soir, tout s'embrase. les medias ont verse de l'huile sur le feu qui couve. Un reportage diffuse dans le 20-Heures de TF1 donne le signal des emeutes. Le lendemain, un autre sujet au 13-Heures de la Une, et les articles du «Parisien» et de «France-Soir» attisent la colere. «Pourquoi on nous traite de voyous? Dans les medias, on dirait qu'il n'y a que la version de la police. Qui vient nous voir, nous?» Ils sont plusieurs dizaines d'enrages qui brulent des voitures, blessent des pompiers et s'en prennent au centre d'action sociale Albert-Schweitzer. Ce centre est une realisation superbe et chere, qui comprend entre autres une bibliotheque tres frequentee par les habitants de la cite. Pourquoi s'en prendre a cet outil fait pour eux?
Deux jours apres, les jeunes casseurs sont plus genes, moins surs d'eux. Ils revendiquent toujours leur violence, mais ils ont plus de mal a l'expliquer. «Le centre, c'est vrai qu'il sert a tout le monde. On y allait et on n'etait pas mal reçus. » Certains s'en sentaient exclus, mais de leur fait: «C'etait trop beau. C'etait pas fait pour nous.» Le symbole cachait-il autre chose? «les flics, on voulait leur rentrer dedans. Si on a fait ca, c'etait pour les faire venir», avoue l'un d'eux, avant de conclure: «On s'est tous dit: si on peut nous tuer comme ça, qu'est-ce qu'on est? Des cafards?»
les troubles continuent les nuits suivantes. Vendredi soir, face au 280, l'immeuble de la famille de Kader, au bout de la rue Federico-Garcia-Lorca. les CRS attendent. Deux inspecteurs parlent de la cite, sans haine: «C'est une cite assez calme, plutot conviviale, pas degradee. Regardez.» D'une main, il montre les immeubles de sept-huit etages, de couleur gaie, peu «tagues». Il y a des arbres. Le pavement est rose. «Mais il y a quelques individus, que nous connaissons tres bien, qui gachent la vie de tout le monde», poursuit l'inspecteur. Impression que partage un garçon de 15ans, debout en face du centre d'action sociale partiellement detruit, et qui voudrait «que tout se calme. On ne demande qu'a s'en sortir. Avec ses conneries, tout un groupe nous fait régulierement replonger».
Derriere les trois rangs de CRS, Jean-Claude Mignon, depute-maire RPR de la ville, se lamente sur les degats causes: «C'est un endroit calme, pour lequel on fait plein de choses. Il y a des equipements sportifs, ce centre culturel. Je ne comprends pas. Je suis abasourdi par ce niveau de violence, de la part d'une jeunesse plutot sympathique. Je pensais que nous avions réussi en investissant beaucoup dans la prevention.» Sa facon de rester derriere la police lui sera amerement reprochee par la cite, ou il est fort impopulaire: «Pourquoi ne vient-il pas nous voir au lieu de rester derriere les flics? s'emporte un des oncles de Kader. Il s'est plaint pour ses bouquins, mais n'a presente a personne ses condoleances pour la mort d'un gamin.» Derriere lui, les jeunes acquiescent.
D'une voiture qui passe, fuse une injure. Aussitot, un policier se lance a sa poursuite, matraque a la main. Et d'un coup, pour une raison pas tres claire, les CRS s'ebranlent, parviennent jusqu'au pied de l'immeuble. Des cris tombent des fenetres: «Tirez-vous! Qu'est-ce que vous venez faire? Laissez-nous tranquilles.» La famille de Kader sort pour tenter de ramener le calme. Khalil, un cousin, court de groupe en groupe. «Calmez-vous. Ne jouez pas leur jeu.» Une femme etreint un adolescent. La tension est palpable. «Pourquoi vous venez nous provoquer? On fait ce qu'on peut pour calmer les jeunes. Partez. Tant que vous serez la, tout ira mal.» Quelques paves arraches jonchent le sol. Des adolescents courent a droite, a gauche. De petits groupes de CRS procedent a une tentative d'encerclement. Elle est accueillie par de nouveaux hurlements. Un policier s'avance pour discuter avec l'oncle qui semble tenir la situation en main. Un dialogue s'engage. «Pourquoi ne pas avoir fait cela plus tot? On est prets a parler, nous.» La police finira par se retirer. les habitants rentrent chez eux.
«les flics sont tout le temps apres nous», se plaint un des jeunes, deux jours plus tard, dans une ambiance plus sereine. «Depuis trois ans, la situation s'est considerablement degradee», confirme un des «grands freres» de la cite, tout en avouant son impuissance grandissante a controler les adolescents. «Maintenant, quand je leur parle d'"Etat de droit", ils rigolent. Je suis vite deborde. Leur quotidien n'est pas le meme que le notre. » Au banc des accuses reviennent les membres des BAC (brigades anti-criminalité), appeles les «ninjas», et le commissaire Florentz, patron du commissariat. «Depuis qu'il est la, tout va plus mal.» Tous ont les memes griefs: «On est harceles en permanence. Pourquoi ils rentrent dans la cite comme ca?» A chaque rencontre, c'est le meme rituel: doigts d'honneur, insultes. «On se fait controler tout le temps. Ils nous traitent de bougnoules, de bicots, s'etonnent qu'on ait des papiers français avec notre "tronche". Plusieurs sont au FN: ils nous sortent leurs cartes, viennent avec leurs badges. Pendant les gardes à vue, ce sont les insultes. Ils mettent du gaz lacrymogene dans les cellules.» Vrai ou faux? les memes histoires sont racontees de plusieurs sources, relayees par les adultes et les habitants «neutres» de la cite, ceux qui condamnent aussi la violence de ces quelques excites qui les empechent de vivre tranquillement.
L'accusation la plus grave, elle aussi recueillie aupres de plusieurs sources, concerne Kader. Pour lui, le harcelement serait alle jusqu'a balancer sur son Tatoo des messages du genre: «Sale bougnoule, on t'aura.» Plusieurs de ses amis jurent les avoir vus. «Kader, les flics le cherchaient depuis longtemps.»
Le commissariat est une sorte de bunker dresse au bord de la nationale. Ici, la FPIP et le FNP, syndicats d'extreme-droite, ont recueilli 14,64% des suffrages aux dernieres elections professionnelles. On s'y refuse a tout commentaire. Et la prefecture n'a pas accorde a la presse l'autorisation de rencontrer le commissaire Florentz. Du cote des syndicats de police, certains s'inquietent du role des BAC: Michel Viguie, representant en Ile-de-France du SGP (Syndicat general de la Police), deplore la mort de Kader. Il connait bien la Plaine-du-lys, cite ou «on assiste a une montee graduelle de la violence. les BAC provoquent des reactions parfois nuisibles, mais s'il n'y a personne dans ces endroits, trop de trafics s'y developpent.» «S'il faut leur tirer notre chapeau pour leur courage, il est vrai que leur attitude "cow-boy" provoque souvent une animosite forte de la part des jeunes, commente Pierre Marco, du Snuip-Fasp. Il y a un vrai probleme de formation. Ils suivent la meme que les gardiens de la paix, sans cours de psychologie ni specialisation vers les jeunes. Il y a en plus une absurdite statistique, qui fait qu'on leur demande de faire du chiffre, c'est-a-dire de prevoir une moyenne sur des evenements par definition imprevisibles.»
Aujourd'hui, la cite de Kader attend. Dimanche, la nuit s'est a nouveau embrasee. Des voitures ont brule, les escarmouches avec les forces de l'ordre se sont multipliees. Selon le maire, des jeunes d'autres cites seraient venus preter main-forte a ceux de dammarie. La police s'attend a plusieurs jours, voire a plusieurs semaines d'affrontements sporadiques. Mardi, une marche silencieuse devait se derouler jusqu'a la mairie.
L'enquete dira-t-elle ce qu'il en est reellement de la mort de Kader? Sur place, on en doute, meme si la famille a pu s'entretenir avec le procureur de la Republique, dont elle reconnait la bonne volonte. «Nous, encore, ca va. On attend, commente l'un des oncles, d'une quarantaine d'annees, pere de trois enfants. Mais les jeunes nous glissent entre les doigts. Ils n'ont plus confiance. Certains symboles passent mal: le maire qui reste derriere les CRS, la ZX impliquee dans la poursuite qui circule a nouveau dans le quartier, la mise en conge des flics qui ont tire. Si l'enquete les accuse a nouveau, je ne sais pas si nous pourrons tenir les jeunes.»
Hubert Prolongeau